C’est quoi la théorie de la décroissance ?

Face aux limites planétaires, la décroissance interroge notre modèle économique. Moins produire pour mieux vivre : une idée radicale pour certains, nécessaire pour d’autres.

Concept politique, économique et social, la décroissance propose de réduire volontairement la production et la consommation de biens et de services afin de préserver la planète et de restaurer le lien social. Contrairement aux modèles de « croissance verte » ou de « modernisation écologique », les partisans de la décroissance considère que toute utilisation de ressources non renouvelables, ou plus rapide que leur renouvellement, compromet irréversiblement notre avenir. Face à une humanité qui vit « au-dessus de ses moyens », les partisans du mouvement alertent : sans changement radical vers plus de sobriété, c’est la survie même de nos sociétés qui pourrait être menacée. S’agit-il d’un retour à l’âge de pierre ou d’un nouveau modèle de société ? Explications.

La décroissance : un concept contre le mythe de la croissance infinie

Si aujourd’hui la décroissance interroge nos modes de vie, son histoire s’enracine à la fin des années 1960 et au début des années 1970. C’est à cette période que la question écologique fait surface dans les cercles économiques et politiques. Après un siècle de confiance absolue dans le progrès technique et la croissance, les signaux d’alerte se multiplient : raréfaction des ressources naturelles, pollutions à grande échelle, et premières réflexions autour de la « Tragédie des communs », formulée par le biologiste étasunien Garrett Hardin en 1968. Dans cette effervescence intellectuelle, Nicholas Georgescu-Roegen, pionnier de la bioéconomie, consacre ses travaux aux liens entre économie et environnement. Il démontre alors qu’un système fondé sur la croissance infinie est incompatible avec un monde aux ressources finies. Son analyse, influence encore aujourd’hui les penseurs de la décroissance. C’est également à cette époque qu’émerge le Club de Rome, un groupe international de chercheurs et d’experts décidés à questionner l’avenir de la planète. En 1972, la publication du rapport Meadows, The Limits to Growth, marque un tournant majeur. Le document met en évidence les conséquences dramatiques d’une croissance économique exponentielle sur des ressources limitées : dépassement des capacités de la Terre, effondrement possible des écosystèmes et déséquilibres sociaux à venir. Ce texte fondateur agit comme un électrochoc mondial. Il popularise l’idée que la prospérité ne peut plus se réduire à l’augmentation du PIB, et qu’il faut repenser la richesse autrement : à travers la santé, la qualité de vie, la cohésion sociale et la préservation des équilibres écologiques. C’est dans ce sillage que la pensée de la décroissance prendra forme, appelant à un changement de cap collectif.

Des origines intellectuelles aux propositions concrètes

Dans les années 2000, la décroissance revient dans le débat public à travers des figures comme Serge Latouche, économiste et théoricien du « moins pour mieux » (2007), ou encore André Gorz, Ivan Illich et Françoise d’Eaubonne, qui ont tous, à leur manière, critiqué la logique productiviste et le modèle consumériste. Ces penseurs ont inspiré des militants , autrefois appelés « objecteurs de croissance », défendant une approche à la fois collective et prônant une relocalisation des activités, l’agroécologie, les technologies simples (low-tech) et la sobriété énergétique. Plus récemment, le sujet est porté par Timothée Parrique, économiste et auteur de « Ralentir ou périr » (Édition du Seuil, 2022). Selon lui, « la décroissance est une réduction planifiée et démocratique de la production et de la consommation dans les pays riches pour réduire les pressions environnementales et les inégalités, tout en améliorant le bien-être ».

À la différence d’une récession subie, la décroissance serait donc choisie, sélective et juste. Dans les faits, plusieurs instruments et leviers sont déjà envisagés : réduction du temps de travail, sécurité sociale de l’alimentation, carte carbone ou encore fiscalité climatique ciblée. Une transition qui n’a rien d’un retour « à la bougie », selon Parrique, qui souligne que certains pays, comme le Costa Rica, atteignent de hauts niveaux de bien-être sans dépasser leurs budgets écologiques.

Vers une décroissance démocratique et soutenable

Toutefois, la décroissance pose une question démocratique majeure : comment transformer nos modes de vie sans accroître les inégalités ? Selon Timothée Parrique, le rôle du partage est fondamental : « La sobriété est une question de partage. Au niveau mondial, les 10% les plus riches […] sont responsables de 50% des émissions de CO₂. […] On ne peut pas demander à ceux qui consomment peu de consommer moins. » Pour lui, la décroissance ne peut donc être juste que si elle s’attaque aux inégalités structurelles et aux excès des plus aisés. Mais pour y parvenir, il faut d’abord reconnaître que le modèle actuel, fondé sur la croissance du PIB, est incompatible avec la sobriété. « Notre système économique actuel [le capitalisme] est organisé autour d’un objectif prioritaire de croissance économique. Difficile de consommer moins dans une économie qui maximise le toujours plus », souligne l’économiste. Publicités, obsolescence programmée, course à la rentabilité : tout pousse à produire et consommer davantage, même lorsque cela détruit les écosystèmes. Pour sortir de cette logique, il appelle à un changement de paradigme : « Quand je parle d’une “économie de la décroissance”, je fais référence à un changement de paradigme économique, d’un système surdimensionné obsédé par l’accumulation monétaire à une économie à taille humaine centrée sur la santé et le bien-être. » Il précise encore : « La véritable prospérité, ce n’est pas l’empilement des billets de banque, mais la pleine santé, l’accès aux biens et services essentiels, la participation démocratique, le vivre-ensemble convivial, et la résilience des écosystèmes sans lesquels aucune société ne pourrait véritablement fonctionner. » Autrement dit, selon Parrique loin d’un retour en arrière, la décroissance serait une transition choisie vers un modèle de société résiliente, capable de garantir le bien-être sans surexploiter la nature.

Pour les partisans de la décroissance, le changement doit venir « par le bas », porté par des citoyens conscients et soutenu par une volonté politique forte : éducation, incitations, régulations, taxation. Le débat, essentiel, invite donc à repenser nos priorités. Il ne s’agit pas d’arrêter toute croissance, mais de distinguer la croissance destructrice (du carbone, du gaspillage, des profits spéculatifs) de la croissance qualitative, nécessaire dans des domaines comme la santé ou l’agriculture durable. Car comme le soulignent Philippe Boursier et Clémence Guimont (Édition La découverte – 2023), auteurs de « Écologies, Le vivant et le social » les réponses décroissantes forment un véritable système cohérent de solutions concrètes.

La décroissance, utopie ou projet de société ?

Dans un contexte de surconsommation et de dégradation écologique persistante, la décroissance se présente comme un projet de société qui redéfinit la prospérité à l’aune du bien-être et de la soutenabilité. Loin d’être une utopie, elle serait donc inévitable selon Timothée Parrique pour qui : « Ce sera décroissance choisie aujourd’hui ou effondrement subi demain. » Pour éviter cette issue « tragique » , l’économiste invite à « muscler nos capacités démocratiques » et à repenser collectivement nos besoins, nos modèles d’entreprises et nos politiques publiques.

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