Les décrets d’application de la loi Duplomb viennent d’être publiés. Sous couvert de simplification, ils relèvent les seuils environnementaux applicables aux élevages et facilitent ainsi l’installation et l’agrandissement des exploitations les plus importantes. Une évolution qui pourrait accélérer encore la concentration de l’élevage industriel en France, au détriment de l’environnement, du bien-être animal et du modèle paysan. Une question se pose : et si, au nom de la souveraineté alimentaire, la France était en train de faciliter exactement l’inverse de ce dont son agriculture a besoin ?
La loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, promulguée le 18 août 2026 par le Président de la République après sa validation par le Conseil constitutionnel, et publiée au Journal officiel le 19 août, ouvre notamment la voie à l’agrandissement des élevages. Son objectif affiché : simplifier certaines procédures et lever des contraintes réglementaires afin de faciliter les projets agricoles. Dans la foulée, les seuils à partir desquels certains élevages sont soumis au régime d’autorisation environnementale ont été relevés. Ils passent notamment de 40 000 à 85 000 emplacements pour les poulets de chair, de 40 000 à 60 000 pour les poules pondeuses, de 2 000 à 3 000 pour les porcs de production et de 750 à 900 pour les truies. Concrètement, le texte facilite donc l’agrandissement d’exploitations qui peuvent déjà réunir plusieurs dizaines de milliers, voire plusieurs centaines de milliers d’animaux. Le gouvernement présente cette évolution comme un moyen de renforcer la souveraineté et la compétitivité de l’agriculture française. Mais derrière cette simplification administrative se joue une question beaucoup plus structurante : quel modèle d’élevage voulons-nous encore encourager en France ?
La France compte plus de 3000 élevages industriels
En juillet 2026, Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, déclarait sur le plateau de BFMTV, « L’élevage intensif en France, ça n’existe pas ». Vraiment ? Contrairement à l’image d’un élevage français essentiellement composé de petites exploitations, le modèle industriel y occupe déjà une place considérable. Selon un recensement réalisé par Greenpeace à partir de données du ministère de la Transition écologique, l’élevage industriel est loin d’être marginal en France. L’ONG a ainsi répertorié 3 010 élevages industriels dans l’Hexagone, principalement dans les filières porcine et avicole, plaçant la France au deuxième rang européen, derrière l’Espagne et devant l’Italie. La filière avicole est particulièrement concernée. Selon cette même enquête, plus de 2 300 élevages intensifs de volailles sont répartis sur le territoire, certains pouvant accueillir plusieurs dizaines de milliers d’animaux. La Bretagne concentre une part importante de ces installations. Une concentration qui n’est pas sans conséquence dans une région déjà confrontée à une forte pression environnementale liée aux nitrates, notamment à l’origine du phénomène des algues vertes sur le littoral. À cette concentration s’ajoute une autre caractéristique du modèle : sa dépendance aux débouchés extérieurs. Selon les données de l’enquête, près de 40% de la viande porcine et un quart de la volaille produits en France seraient ainsi destinés à l’exportation. Dans le même temps, le paysage agricole s’est profondément transformé : entre 2010 et 2020, environ 100 000 exploitations auraient disparu, tandis que 80 000 emplois agricoles ont été perdus. Ces chiffres dessinent donc une tendance de fond : moins d’exploitations, mais des structures plus grandes et davantage tournées vers une production standardisée et exportatrice.
Quand quelques fermes concentrent une grande partie des animaux
Selon les données d’une enquête de L214, les exploitations soumises au régime d’autorisation environnementale, qui représentent seulement 2 à 3% des exploitations, concentrent à elles seules environ 60% des animaux. Dans certains territoires, les animaux sont désormais plus nombreux que les habitants.C’est notamment le cas de Plouvorn, dans le Finistère. En 2023, les médias Splann ! et Mediapart mettaient en lumière cette commune de quelque 2 900 habitants, devenue emblématique de l’intensification de l’élevage porcin. Avec près de 80 000 porcs élevés sur son territoire, Plouvorn compte ainsi près de 28 fois plus de cochons que d’habitants. Mais la concentration ne se résume pas à une question de taille. Elle transforme plus largement l’organisation de l’agriculture : spécialisation des territoires, dépendance aux intrants, standardisation de la production et recherche permanente d’économies d’échelle. Interrogé par France Culture, le sociologue Antoine Doré souligne que la notion de « ferme-usine » ne possède pas de définition juridique stabilisée. Selon lui, elle désigne moins une taille précise qu’une transformation plus profonde : « celle du rapport aux animaux et à la production alimentaire, lorsqu’elle s’inscrit dans une logique industrielle.» Dès lors, une question se pose : que produit réellement cette course au gigantisme, au-delà de volumes toujours plus importants ?
Plus d’animaux, plus de pression sur les territoires
D’abord, les conséquences sont très concrètes pour les territoires concernés. Dans les zones où les animaux sont concentrés, les effluents d’élevage le sont également. L’azote issu des lisiers et fumiers contribue à la pollution des eaux lorsqu’il est épandu au-delà des capacités d’absorption des sols. Par ailleurs, les émissions d’ammoniac participent à la formation de particules fines dans l’atmosphère. La Bretagne en fournit une illustration particulièrement frappante. À mesure que les élevages se concentrent, la pression exercée sur les ressources en eau augmente elle aussi, tandis que les phénomènes de prolifération d’algues vertes continuent de toucher le littoral. Et lorsque survient un accident, les conséquences peuvent dépasser largement les limites de l’exploitation. Une fuite importante de lisier peut, par exemple, contaminer un cours d’eau et affecter durablement les écosystèmes aquatiques. À cette pression locale s’ajoute une autre dépendance : celle de l’alimentation animale.
Le paradoxe d’une souveraineté qui dépend du soja importé
En effet, une partie importante des élevages intensifs repose sur des aliments produits en dehors de l’exploitation, voire en dehors de la France et de l’Europe. C’est le cas du soja destiné à nourrir les animaux qui est massivement importé, notamment depuis l’Amérique du Sud. Autrement dit, produire davantage de viande en France ne signifie pas nécessairement produire davantage de ressources nécessaires à cette production. Un paradoxe difficile à ignorer, alors même que le développement d’élevages toujours plus grands est le plus souvent justifié au nom de la souveraineté alimentaire. « La souveraineté revendiquée est quand même relativement factice, dans le sens où elle repose sur des importations massives, des dépendances massives de l’ensemble du système alimentaire. » déclarait Pierre-Marie Aubert, ingénieur agronome et docteur en sociologie politique qui déclarait le 11 août 2026 sur France-Culture. La question devient alors économique autant qu’écologique : cette course aux volumes est-elle réellement synonyme de compétitivité ?
Le gigantisme est-il vraiment synonyme de compétitivité ?
À mesure que les exploitations grossissent, la logique économique évolue elle aussi. Les investissements deviennent plus lourds, les volumes augmentent et la rentabilité dépend davantage de la capacité à produire des marchandises standardisées à faible coût. Toujours sur France Culture, Pierre-Marie Aubert décrit ainsi une logique de production de « commodités » et évoque « des produits standardisés qui s’échangent avant tout en fonction de leur coût et de leur conformité aux standards de production. » Le mécanisme est alors assez simple : pour rester compétitif, il faut produire davantage ; pour produire davantage, il faut investir ; et pour amortir ces investissements, il faut encore augmenter les volumes. Une spirale infernale qui à terme, fragilise les petites exploitations plutôt que de renforcer l’ensemble du monde agricole. Car lorsqu’une ferme disparaît, les terres libérées ne permettent pas nécessairement l’installation d’un nouvel agriculteur. Elles peuvent par exemple être reprises par une exploitation voisine qui, à son tour, grandit. Résultat : moins de fermes, mais toujours plus d’animaux. Selon Terre de liens, « 40 000 fermes auraient ainsi disparu en seulement 3 ans et avec elles, la capacité de nos villes et villages à produire une alimentation locale et de qualité.» Est-ce réellement la trajectoire agricole que nous voulons ?
Et les animaux dans tout ça ?
Derrière ces chiffres et ces logiques économiques, reste pourtant une réalité beaucoup plus concrète : celle des animaux. Poulets, porcs, vaches, poissons : leurs conditions d’élevage sont directement liées à cette recherche de productivité. Selon L214, plus de huit animaux d’élevage sur dix en France sont élevés dans des systèmes dits « standards », entendez en bâtiments, cages, enclos ou bassins sans accès à l’extérieur. La densité, la sélection génétique, la croissance accélérée ou encore l’absence d’accès à l’extérieur limite les comportements naturels des animaux et favorise certaines pathologies. À cela s’ajoute une dimension sanitaire. En effet, cette concentration d’animaux facilite la circulation de certains agents pathogènes comme par exemple la grippe aviaire, tandis que l’utilisation d’antibiotiques contribue quant à elle au phénomène mondial d’antibiorésistance. L’enjeu dépasse donc largement la seule question du bien-être animal. Il concerne plus largement la santé publique et la résilience de notre système alimentaire.
Et maintenant, le saumon
Surtout, cette logique de concentration ne s’arrête pas aux volailles, aux porcs ou aux bovins. Elle gagne désormais d’autres filières. En Gironde, le projet Pure Salmon au Verdon-sur-Mer prévoit ainsi une ferme aquacole capable de produire jusqu’à 10 000 tonnes de saumon par an. L’État met en avant la reconversion d’une friche industrialo-portuaire, la création d’emplois et la production en France d’un poisson aujourd’hui largement importé. Pour autant, produire localement suffit-il à rendre une production durable ? C’est précisément ce que contestent les opposants au projet qui alerte sur les risques environnementaux et de la consommation d’eau. Le cas du saumon permet ainsi de déplacer le débat. Si un aliment est massivement consommé, faut-il nécessairement chercher à en produire toujours davantage ? Ou faut-il aussi interroger la demande elle-même ? Pierre-Marie Aubert rappelle que la consommation n’est pas une donnée immuable. Elle est façonnée par les prix, les habitudes, les filières et les politiques publiques. Le raisonnement vaut pour le saumon comme pour la viande ou certains produits laitiers : répondre à la demande ne signifie pas forcément l’accompagner indéfiniment à la hausse. Esther Dufaure, co-fondatrice et co-directrice de l’ONG Seastemik va plus loin et interroge notre consommation : « le saumon, très clairement, on peut vivre sans. C’est une consommation de confort qui n’est pas d’ailleurs possible pour tout le monde. »
Sortir du « toujours plus »
Dès lors, la question n’est peut-être plus de savoir comment faire tenir toujours plus d’animaux dans des exploitations toujours plus grandes. Elle est de savoir comment organiser une transition vers moins d’animaux, des élevages mieux répartis et des systèmes agricoles plus autonomes. Cela pourrait passer par un moratoire sur les projets de création et d’agrandissement des fermes-usines, mais aussi par une meilleure répartition des élevages sur le territoire. Plutôt que de concentrer toujours davantage les animaux dans les régions déjà saturées, des systèmes de polyculture-élevage à taille raisonnée pourraient être développés au plus près des ressources disponibles. En parallèle, les politiques agricoles pourraient davantage soutenir l’élevage biologique ainsi que l’installation de nouveaux agriculteurs. Enfin, difficile de transformer l’élevage sans transformer notre alimentation. Manger moins de viande et de produits laitiers, tout en privilégiant davantage la qualité, les productions locales et les filières respectueuses des animaux, constitue l’un des leviers de cette transition. Cela suppose également de donner une véritable place aux productions végétales destinées à l’alimentation humaine : légumineuses, légumes secs, fruits et légumes. Et de rendre ces alternatives accessibles, notamment dans la restauration collective.
La vraie question derrière la loi d’urgence agricole
Au fond, le débat autour de la loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles dépasse donc largement une question de seuils administratifs. En facilitant l’agrandissement des élevages, le texte fait le choix de simplifier les conditions permettant aux exploitations de se développer. Le relèvement des seuils environnementaux accompagne cette orientation. Ce choix n’est pas neutre. Il revient à considérer que l’une des réponses aux difficultés de l’agriculture française consiste encore à augmenter les volumes produits. Pourtant, une autre voie existe : produire moins, produire autrement et répartir différemment l’élevage sur le territoire. La question n’est pas de savoir s’il faut supprimer l’élevage. Elle est de savoir si, face aux crises climatique, écologique et agricole, la France peut encore se permettre de confondre souveraineté alimentaire et course au gigantisme. Car agrandir les bâtiments ne résout ni la dépendance au soja importé, ni la pollution des eaux, ni l’érosion de la biodiversité, ni la disparition des petites exploitations. Et surtout, cela ne répond pas à la question la plus simple (et peut-être la plus dérangeante) : de combien d’animaux avons-nous réellement besoin pour nourrir la population française ?