Après les nitrites et le cadium… voici l’hexane, un solvant dérivé du pétrole, présent dans des produits du quotidien comme l’huile, le beurre, le lait ou encore la viande. Utilisé à grande échelle par l’industrie agroalimentaire, l’hexane reste pourtant inconnu du grand public. Sa présence sous forme de résidus dans de nombreux produits du quotidien interroge les ONG, les chercheurs et les responsables politiques. On fait le point.
Dans son ouvrage De l’essence dans nos assiettes, enquête sur un secret bien huilé, le journaliste d’investigation Guillaume Coudray dénonce une « contamination généralisée de la population ». Greenpeace, Radio France et plusieurs laboratoires indépendants tirent aux aussi la sonnette d’alarme : ce composé neurotoxique, massivement utilisé dans l’industrie agroalimentaire, échappe à l’étiquetage et à une réelle évaluation des risques sanitaires. Et alors que des alternatives existent, les industriels continuent d’y recourir pour des raisons économiques, au détriment de la santé publique.

Hexane : un solvant économique mais toxique dans notre alimentation
L’hexane est utilisé depuis les années 1930 pour extraire l’huile contenue dans les graines de colza, soja ou tournesol. Son atout principal : il permet de récupérer jusqu’à 97% de l’huile, contre moins de 90% avec une extraction mécanique. Mais ce rendement élevé a un prix : des résidus de ce solvant, issu du pétrole, persistent dans les huiles de table, mais aussi dans les tourteaux destinés à l’alimentation animale. Pourtant, classé comme substance CMR (cancérogène, mutagène et reprotoxique) par l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) et neurotoxique avéré, « L’hexane n’a rien à faire dans notre alimentation et les citoyennes et citoyens ont le droit de savoir ce qu’ils mangent : il s’agit d’un enjeu de santé publique », alerte Sandy Olivar Calvo, chargée de campagne Agriculture à Greenpeace. D’autant que des alternatives existent. Le professeur Farid Chemat, pionnier de l’éco-extraction, a démontré depuis plus de dix ans qu’il était possible de produire des huiles sans recourir à ce solvant pétrochimique. L’INRAE et l’Ademe explorent également des solutions biosourcées via le projet EcoXtract. Certaines marques, comme Petits Culottés, proposent déjà des laits infantiles garantis sans hexane.
Des aliments du quotidien contaminés à l’hexane
Beurre, huiles, laits infantiles, margarine, œufs, morceaux de poulet : les produits concernés sont nombreux. Les tests réalisés par Greenpeace France sur 56 références ont révélé des traces d’hexane dans 36 d’entre elles.

Même constat pour la cellule investigation de Radio France, qui a fait analyser 54 échantillons achetés dans le commerce, et en a identifié 25 contaminés, avec des concentrations allant de 0,01 à 0,4 mg/kg. Chez les animaux, des chercheurs de l’INRAE ont également prouvé que ce solvant passe directement dans le lait des vaches nourries avec des tourteaux contaminés. « En remplaçant l’hexane par un solvant biosourcé, les animaux produisent autant de lait mais avec beaucoup moins de résidus », explique Valentin Menoury, chercheur à l’INRAE. L’étude qui devrait être validée le mois prochain par le Journal of Dairy Science, « sera une première preuve scientifique du transfert d’hexane de l’alimentation des animaux vers leur lait alors que cela n’avait jamais été envisagé par les autorités sanitaires et les législateurs. » indique Valentin Menoury.
Une réglementation sur l’hexane dépassée et opaque
Officiellement, l’usage de l’hexane est encadré par la réglementation européenne. Mais les limites fixées pour les résidus datent de 1996… et reposent sur des études réalisées sur les rats et fournies par les industriels eux-mêmes. Côté animal, aucun seuil n’a été défini et les effets d’une consommation à long terme n’ont jamais été sérieusement évalués. Autre angle mort : le manque d’information des consommateurs. En effet, la classification de l’hexane en tant qu’« auxiliaire technologique », exonère les industriels de mentionner la présence de ce produit issu du pétrole sur les étiquettes. Une opacité qui soulève de vives critiques jusque dans l’hémicycle. En mars 2025, le député MoDem Richard Ramos a déposé une proposition de loi visant à interdire les produits alimentaires contenant de l’hexane. « Je refuse que l’on sacrifie la santé des Français sur l’autel des profits industriels », a déclaré dans un communiqué le député du Loiret, indiquant vouloir « informer, sensibiliser et préparer l’interdiction de ce solvant au profit de solutions respectueuses de la santé et de l’environnement ». Une mission parlementaire doit être lancée mercredi 24 septembre pour faire la lumière sur le sujet.
Les risques sanitaires de l’hexane encore sous-évalués
Les toxicologues s’inquiètent d’une exposition chronique et diffuse, qui touche l’ensemble de la population, y compris les nourrissons et les jeunes enfants, particulièrement vulnérables. Car si les quantités peuvent sembler infinitésimale, les risquent en revanche restent important. D’après l’INRS, l’hexane pourrait provoquer des irritations cutanées, des vertiges, une somnolence, et dans les cas graves, des troubles de la fertilité. En cas d’ingestion accidentelle, il pourrait même s’avérer mortel. Mais le vrai danger se joue sur la durée. Une fois ingéré, le foie transforme l’hexane en 2,5-hexanedione, une molécule encore plus nocive, décrite comme l’un des neurotoxiques les plus puissants connus. « L’hexane aurait dû être interdit il y a cinquante ans », indique Guillaume Coudray, rappelant que les seuils de sécurité actuels reposent sur des données obsolètes. En septembre 2024, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) indiquait que l’étude de référence, réalisée sur des rats dans les années 1990, ne permet pas d’écarter un risque sanitaire chez l’humain. Elle mettait également en garde sur l’exposition à des résidus d’hexane en quantités supérieures aux estimations initiales des nourrissons et jeunes enfants.
Hexane : l’EFSA demande une réévaluation complète
Au centre du débat, le groupe Avril, géant de l’agro-industrie, dont Arnaud Rousseau à la tête du conseil d’administration d’Avril depuis 2017 est également président de la FNSEA . « Avril possède des marques très connues comme Lesieur et Puget. Il détient aussi la filiale Sanders, leader français de l’alimentation animale. Le groupe a le quasi-monopole dans la filière française des oléoprotéagineux : plus de la moitié des graines oléo-protéagineuses triturées en France sont transformées par Avril. Chez Avril, neuf graines sur dix sont transformées dans des usines utilisant de l’hexane. » indique l’ONG.
Face au risque sanitaire, Greenpeace appelle les pouvoirs publics à appliquer le principe de précaution et demande l’interdiction du solvant dans l’agroalimentaire, l’interdiction d’importer des produits contaminés, l’obligation d’étiquetage et enfin le soutien financier aux alternatives. L’ONG a également lancé une pétition « Stop à l’hexane dans notre alimentation ». Saisie du dossier l’EFSA doit publier en 2025 une réévaluation complète de l’hexane. Ses conclusions pourraient rebattre les cartes pour l’ensemble du secteur agroalimentaire. En attendant, les consommateurs continuent de manger, souvent à leur insu, des résidus d’essence dans leurs assiettes.
