Betterave bio : une sucrerie pionnière va voir le jour à Cambrai

Produire du sucre de betterave sans pesticides, sans engrais et 100% français : c’est le pari audacieux d’une coopérative d’agriculteurs des Hauts-de-France. Leur projet de micro-sucrerie bio, unique en France, pourrait bien transformer la filière sucrière.

À Cambrai, dans le Nord, des agriculteurs engagés pour une agriculture sans pesticides portent depuis dix ans un projet inédit : créer la première usine française de sucre de betterave bio complet. Baptisée La FABrique à sucres, cette coopérative mise sur un modèle local, écologique et équitable pour relancer une culture emblématique des Hauts-de-France. Leur ambition : montrer qu’il est possible de faire du sucre de betterave sans engrais ni pesticide. Soutenu par des collectivités, des mutuelles et des investisseurs éthiques, le projet espère ouvrir ses portes d’ici 2027.

Des agriculteurs unis pour une filière sans pesticides

Cultiver des betteraves sans néonicotinoïdes, c’est possible. À Gouzeaucourt, au sud de Cambrai, l’agriculteur bio Sébastien Lemoine en témoigne. « Les betteraves, ça fait cinq ans que l’on en produit, et sans insecticides ! Ça marche, même si on a des rendements inférieurs bien sûr aux conventionnels. Cet écart de rendement doit être compensé par le prix, » explique-t-il sur France Bleu. Avec une quarantaine d’agriculteurs issus des Hauts-de-France, il préside aujourd’hui La FABrique à sucres, une coopérative née en 2015. L’idée a germé quand les producteurs bio de la région ont constaté le manque de débouchés pour leurs betteraves. « Nous avons contacté les sucriers historiques, mais aucun n’a voulu financer une filière bio. Alors nous avons décidé de partir d’une feuille blanche ».

Un procédé de fabrication innovant et bas-carbone

Avec l’aide de deux ingénieurs bretons, Cathy Dietsch et Eric Ollive de Breizh Cola, les agriculteurs ont développé un procédé unique en France, 100% mécanique, qui consomme 50% d’énergie fossile en moins et réemploie l’eau issue du jus de betterave. « Nous fabriquons un sucre non raffiné, riche en vitamines et minéraux, avec un indice glycémique plus faible », explique Lemoine. Grâce à ce procédé, nous avons pu produire pour la première fois, en 2022, un sucre brut moins transformé, offrant une meilleure qualité nutritionnelle. C’est aussi à cette occasion qu’est née la marque CHUK, un clin d’œil à la prononciation du mot « sucre » en ch’ti.

La future usine, installée à Escaudœuvres, près de Cambrai, produira du sucre roux bio à partir de betteraves cultivées sur 500 hectares. La production prévue : 300 tonnes par an à partir de 2027. En plus de la production de sucre, le projet prévoit de valoriser les pulpes de betteraves pour l’alimentation animale et de fabriquer un sirop de nourrissement bio destiné aux abeilles. Par ailleurs, plusieurs pistes sont à l’étude pour diversifier les activités en dehors de la période de transformation, notamment autour de la valorisation d’autres productions agricoles comme les légumes, les fruits ou les céréales. Le projet a déjà levé 8 millions d’euros, soit un peu plus de la moitié des 15 millions nécessaires, avec le soutien de l’Agence de l’eau, de collectivités et de banques éthiques telles que La Nef, qui a investi 1 million d’euros. Pour boucler le financement, la coopérative a lancé une campagne participative qui a déjà séduit plus de 300 contributeurs.

Sucrerie bio : une filière locale, équitable et engagée

L’usine, conçue comme une coopérative d’intérêt collectif, associe agriculteurs, salariés et clients dans une gouvernance partagée. Une organisation rare, alignée sur les principes de l’économie équitable Nord-Nord. Le 06 octobre 2025, les membres de La FABrique à sucres ont signé avec des ONG, des mutuelles de santé et des associations environnementales le « Serment de Cambrai », appelant à réduire de 50% l’usage des pesticides d’ici 2030. « Pour gagner contre les pesticides, il faut s’unir et montrer que le changement d’échelle est possible » indique Martin Rieussec-Fournier, président de la Mutuelle santé planétaire, interrogé par le média Reporterre. La sucrerie bio de Cambrai ne promet donc pas seulement du sucre plus sain : elle porte l’espoir d’une transition agricole durable dans une région où une betterave sur deux est encore cultivée de façon conventionnelle. Et bonne nouvelle : ce modèle innovant, breveté et duplicable, suscite déjà l’intérêt d’autres régions françaises comme la Bretagne, et même de la Belgique.

Laisser un commentaire